
Après une année d’amour à Tlemcen, le Chérif Soliman quitte sept petites amies pour de nouvelles jouissances à Constantine, cité de passions et de grandes batailles, où il s’enivre de jeunes filles et de bon vin.
J’ai choisi dans le Livre quatrième du Divan d’Amour du Chérif Soliman, intitulé Toutes les voluptés à Constantine, les deux chapitres décrivant ses aventures avec Saouda, une petite fille bien délurée.
III
LE JOUJOU DE SAOUDA
Par Sidi-Abd-er-Rahman ! Que la cécité me frappe si je connais rien d’aussi délicieux pour la vue, le toucher, l’ouïe, le goût, l’odorat et pour le sixième sens innommé dont les poètes ont le privilège, que le triple jardin du palais de Hadj’-Ahmed !
Ce dernier Bey de Constantine avait l’âme courtoise et délicate. Je m’attarde en ses galeries des heures et des heures avec la toute petite Saouda qui a le corps flexible comme un bambou et la peau des doigts plus douce que le cachemire.
Nous sommes seuls. Les gardiens font la sieste. J’explique à Saouda aux yeux déjà trop cernés les fresques, d’où la figure humaine est religieusement exclue, la bataille navale, Stamboul, Masr, Iskandaria.
Saouda feint d’être attentive et de comprendre. Elle semble arrêter son regard langoureux sur les belles images.
Mais, tandis que, distrait, je songe à Don Juan d’Autriche, à l’ennui du Sultan, à la langue écarlate d’un joli eunuque noir agenouillé devant une blanche vierge nue, à tous les secrets des harems égyptiens, cette friponne de Saouda cherche Soliman le cadet, Soliman le fol, le réveille, le désemmaillote, le tire et, non sans le mignarder, le hoche au grand air.
VI
ÉROTISME INTÉGRAL
Cette petite Saouda est insatiable.
C’est elle, positivement, qui me viole, de la main, des lèvres, de la vulve ou du
croupion.
Encore un jour ! Assis dans le sable, je cherche à retarder par ma prière intime
le coucher du soleil. J’oublie Saouda : mais voici que ses doigts explorent mon
burnous, cambriolent mon pantalon chérifien et arrosent de ma quintessence les pommes jaunes des coloquintes.
Debout sur la falaise, j’admire, au loin, la silhouette glauque du pays de Djidjelli, et je pense que nous y philosopherons demain, Ismaïl et moi, sous l’ombrage d’un platane légendaire. Mais Saouda se glisse entre mes jambes : un émouchet la regarde.
Je m’étends, à Lambèse, parmi les ruines du temple d’Esculape et je me ressouviens du chaste Marc-Aurèle qui fit bâtir ce sanctuaire. Mais Saouda, sa robe retroussée jusqu’aux aisselles, se rue impérieusement sur ma rêverie.
Nous flânons dans Msila aux dix minarets penchés. Une maison abandonnée me tente. Nous entrons. Soudain, Saouda exécute une danse des hanches et des fesses, puis, sa robe retroussée jusqu’à la nuque, se couche à plat ventre sur le sol. La provocation est trop forte. Saouda, toute à la volupté, répond à mes coups de reins, selon le rythme des grands marabouts, sans voir, dans un trou du vieux mur, si près de sa joue brûlante, un de ces scorpions de l’endroit dont la piqûre est mortelle.
Source des textes : Le Divan d’Amour du Chérif Soliman — Traduit de l’Arabe sur le manuscrit unique par Iskandar-al-Maghribi, Paris : Bibliothèque des curieux (1917), numérisé sur Internet Archive.