Le Jardin de Perséphone, par Charles Derennes

reclining nude
Eliseu Visconti – Nu deitado (1918)

Né le 4 août 1882 à Villeneuve-sur-Lot et mort le 27 avril 1930 à Paris, l’écrivain français Charles Derennes était ancré dans sa terre natale du Midi, il pratiquait l’occitan à l’écrit comme à l’oral depuis sa jeunesse, et il publia même un recueil de poèmes dans cette langue. Cependant, il ne participa au mouvement de renouveau régionaliste.

De 1905 à 1919 il rédigea un long poème allégorique et lyrique, consacré aux souvenirs de sa vie et à ses amours. Initialement intitulé Le Jardin de Perséphone, il parut en 1920 sous le titre Perséphone chez Garnier frères.

Dans leur Anthologie des Poètes du Midi de 1908, Raoul Davray et Henry Rigal publièrent un fragment du poème en cours de rédaction. Celui-ci correspond au chapitre VIII du livre de 1920. La version de 1920 est plus courte, avec 8 strophes au lieu de 11 : les 7 premières strophes sont légèrement modifiées, tandis que les 4 dernières sont supprimées et remplacées par une strophe unique.

J’ai choisi la version de 1908. Le poète s’adresse à son amour d’enfance qu’il a perdu, sa Béatrice est promise à un autre homme. Dans ces vers, le passé et le présent se télescopent, le poète est garçon et homme, sa bien-aimée fille et femme.

Le Jardin de Perséphone.

(Fragment)

Mon éternel désir, mon enfant, mon amie,
Une dernière fois je viens vers ta maison ;
Effleurant d’un regard la forêt endormie,
La molle lune glisse au ras de l’horizon ;
La brise jusqu’à moi porte l’odeur des vignes ;
Le brouillard monte au bord des lacs aimés des cygnes ;
Des insectes obscurs vibrent dans le gazon…

Lorsque j’avais quinze ans, que ta mère était belle,
C’est là que je rêvais, assis auprès de toi,
De fuir et de cacher notre extase éternelle
Dans un pays divin où j’aurais été roi.
Jours charmants ! Il venait, des bois et de la lande,
Avec des chants d’oiseaux, des parfums de lavande,
Et tu me souriais sans bien savoir pourquoi.

Au moment où la nuit d’une haleine embaumée
Caressait mes cheveux, je me disais : « Demain,
La douceur de la nuit prendra, ma bien-aimée,
Pour venir sur mon front la forme de ta main… »
Et la voix des ruisseaux hantait la solitude ;
Mais mon âme sentait, sans trop d’inquiétude,
Fuir les heures et l’eau vers un but incertain.

Qu’avons-nous fait de nous ? L’eau coule et l’heure tinte ;
Nos cœurs l’un près de l’autre ont vieilli peu à peu ;
Jamais je n’ai risqué, par orgueil ou par crainte,
Un regard, un sourire, un silence, un aveu.
Je pense qu’il est tard, qu’il est bien tard sans doute
Pour espérer un jour suivre la môme route ;
Et j’aime mieux te dire un éternel adieu.

Mais, puisque enfin j’ai su détourner mon visage
De l’avenir caché dans l’implacable nuit,
Je te veux pour compagne en ce pèlerinage
Qu’au pays du passé j’accomplis aujourd’hui.
Je viens vers ta maison comme vers mon enfance ;
Je viens, et tes grands chiens, dans l’ombre et le silence,
Ont reconnu mes pas et n’ont pas fait de bruit.

Demi-nue, et la joue à ton bras appuyée,
Sur ton lit virginal tu dors en ce moment ;
Ta brune chevelure à longs flots déployée
Roule sur ton épaule et sur ton sein charmant ;
Tu dors ; et je crois voir, sous la lampe indécise,
Pâle comme tes draps et comme ta chemise,
Cette chair qui sera la chair d’un autre amant…

Non, je n’ai pas frémi… Pourtant, hier encore,
Si j’avais dit ces mots, si j’avais pu penser
Que, dormant près de toi du soir jusqu’à l’aurore,
Un autre aurait ta chair, ton parfum, ton baiser,
Ah ! j’aurais mieux aimé cent fois à cette porte,
Sous des voiles de deuil tendus pour une morte,
Voir ta mère gémir et ton cercueil passer !

Ce que j’attends de toi comme grâce dernière,
Je peux, à ton insu, l’obtenir sans remords :
Déjà le lourd sommeil pèse sur ta paupière ;
Ton âme, dans la nuit, va fuir loin de ton corps ;
Alors qu’elle obéisse à ma voix qui l’appelle,
Et je vais, m’éloignant de la terre avec elle,
La conduire au Jardin où sont mes rêves morts.

Vois : sur le sable gris des muettes allées
Tes doux pieds, à jamais, ont marqué leurs contours ;
Ton nom demeure inscrit sur tous les mausolées,
Ta statue est debout dans tous les carrefours ;
Jadis tu t’es penchée au bord de la fontaine,
Et tu t’en es allée, et cette heure est lointaine ;
Mais les fidèles eaux te reflètent toujours.

Tu le réveilleras en pensant à ce rêve ;
Tu te diras : « Quoi donc ? Est-ce vrai ? M’aimait-il ?…
Je l’avais oublié… L’aurore qui se lève
Marque-t-elle pour lui le retour de l’exil ? »
Et, seule, tout le long de la lente journée,
Tu sentiras, pensive et la tête inclinée,
Les jasmins l’enivrer d’un arôme subtil.

Je répondrai : « Trop tard ! Arrière, tentatrice !
Hors du temps, au pays dans l’ombre enseveli,
Morte parmi les morts tu fus ma Béatrice ;
Je t’ai dicté ce rôle et tu l’as bien rempli.
Mais la pièce est finie et la toile est baissée,
Et, reprenant ma route où je l’avais laissée,
Loin de toi je m’échappe et j’appelle l’oubli… »

(Vers inédits.)

Source du poème : Raoul Davray et Henry Rigal, Anthologie des Poètes du Midi : morceaux choisis accompagnés de notices biographiques et d’un essai de bibliographie. Paris : Société d’éditions littéraires et artistiques, Librairie Paul Ollendorff (1908). Cet ouvrage a été numérisé sur Gallica. Le poème est page 74.

Pour la version finale :

Charles Derennes, Perséphone : poème. Paris : Librairie Garnier frères (1920). Cet ouvrage a été numérisé sur Gallica. Le chapitre VIII est page 65.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.