Alya et Raïhâna, dans Le Divan d’Amour

two nude girls on a bed
Eliseu Visconti – As duas irmãs ou No verão (1894)

Le Chérif Soliman dit adieu à Constantine, Alger, Oran, Tlemcen, adieu à la civilisation :

A moi la vie libre et orgueilleuse du Sahara, les chevauchées parmi les rafales de sable, les amours belliqueuses, la contemplation, la méditation, jusqu’à la mort !

Dans le Livre cinquième du Divan d’Amour du Chérif Soliman, intitulé Le paradis au désert, Soliman a atteint l’âge mûr, il décide de passer le reste de sa vie au Sahara, y continuant ses conquêtes amoureuses dans une inconstance totale.

J’y ai choisi les chapitres III et IV, consacrés à ses amours avec deux charmantes cousines, par ailleurs très jeunes ; dans le chapitre IV, j’ai omis la première partie, décrivant avec beaucoup de détails la préparation du café.

III

LES DEUX COUSINES

Je suis très content d’Alya et de sa cousine Raïhâna.

Elles s’enlacent à leur Seigneur comme les vignes aux amandiers et aux pêchers de Tiout. Elles ont la sagesse pensive d’un marabout d’Aïn-Sefra et la piété du doyen des Oulad-Sidi-Chéikh. Pourtant, elles n’ont pas dix-sept ans à elles deux.

Leur fraîcheur suffit à faire partout le printemps. La chevelure d’Alya ondoie comme les branches d’un dattier et les boucles nattées de Raïhâna ressemblent aux grandes plumes de l’aile d’une autruche mâle. Leurs yeux sont les princes de la magie noire. Leurs joues ont la nuance du clair de lune en automne. Leur souffle a l’odeur de la marjolaine et leur peau celle de l’ambrette. Quand elles se poursuivent, à cheval, sur la colline, on dirait un jeu d’étoiles filantes. Elles usent de miséricorde en se voilant aux étrangers : car leur cou blanc bannirait le sommeil des oasis et des ksour.

Si, d’aventure, Raïhâna ou Alya s’enfuyait de ma tente, mes larmes jailliraient comme la pluie quand l’éclair vient de crever un nuage, et Massrour m’entendrait gémir comme le Bédouin qui a la cuisse fracassée par une balle au commencement de la mêlée. Puis, une minute, je languirais, inutile comme un briquet dans sa gaine, et je sentirais déjà les vers ronger mes os décharnés.

Mais, soudain, je bondirais sur mon chameau de course aux jambes bien écartées, j’atteindrais mon rival, et, cruel comme les djenoun du Kreneg-al-Melh, j’enfoncerais vingt fois dans sa poitrine toute ma longue lance empennée de plumes de vautour.

Heureusement, les deux cousines ont un charmant caractère.

Un jour, j’ai pris, en les couvrant de mon burnous, deux jeunes gazelles endormies : elles tremblaient devant Soliman, au réveil, mais elles se caressaient à lui. Raïhâna et Alya témoignent de la même tendresse timide. Elles frissonnent, de la tête aux pieds, quand je tiens mon regard fixé sur le sable. Je cligne de l’œil, et leur foie change de place. Mais elles m’adressent des souhaits de bienvenue plus délicieux que le lait d’une chamelle nourrie d’herbes aromatiques.

Louange à ces deux cousines de diamant !

Ni les merveilles de la création, ni les prières des hommes depuis Adam, ni les plaintes des chamelons impatients de téter, ni les gouttes de l’océan, ni les crottes musquées des gazelles dans le désert, ni les vers des poètes, ni les retours, ni les séparations, ni les secousses du vent à la cime des palmiers, ni les coups de tonnerre dans les sombres nuées n’égalent en nombre les baisers et les rires de notre ménage à trois.

IV

LE MOKA SOUS LA TENTE (2e partie)

[…]

Quelle veillée, dans la nuit taciturne !

Les jouvencelles babillent : Alya compare le désert à une peau de panthère et Raïhâna, qui a voyagé, les vagues du sable à celles de la Méditerranée.

Massrour, que je soupçonne d’avoir mangé de la pâte au hachich, nous fait une révélation : Saint-Abd-el-Kader-ed-Djilani lui est apparu, à Biskra, dans la Grande-Mosquée sur la margelle du puits intarissable, et lui a dicté les statuts d’une confrérie qui chassera les mécréants.

Je hausse les épaules et je chante, en un long poème anecdotique, les soixante-dix variétés de dattes du pays des Ziban. Mais, brusquement, je m’interromps pour m’écrier :

— « Raïhâna et Alya, colombes enjouées, gazelles coquettes, prenez garde à vous ! Si jamais vous fuyez de ma tente avec un jouvenceau hardi ou un marchand ventru, j’invoquerai le secours du Tout-Puissant qui a construit les sept ciels et je vous retrouverai, quand bien même vous auriez franchi la mer ou l’Empire de la Chine. Mon étalon Hargân piaffe, en levant sa queue grise. Ma chamelle rouge est impatiente de poursuivre un ennemi. Mon sabre étincelant sifflera et vos corps, décapités, n’auront pas de sépulture ! »

Massrour s’épanouit en un ricanement. Les cousines sanglotent, elles gonflent de leurs seins palpitants leurs chemises bariolées.

Alors, je m’assieds entre elles deux et je leur administre, à chacune, la consolation d’un majeur insinuant. Puis, nous attendons l’aurore en buvant du vin persan qui a le goût de l’essence de roses.

Source des textes : Le Divan d’Amour du Chérif Soliman — Traduit de l’Arabe sur le manuscrit unique par Iskandar-al-Maghribi, Paris : Bibliothèque des curieux (1917), numérisé sur Internet Archive.

Le chapitre III a été transcrits dans la collection de textes L’Univers sensuel, sexuel et sentimental de la Fillette impubère, au travers de l’Histoire, de l’Ethnographie et de la Littérature, Tome I : Interactions entre enfants par François Lemonnier. Merci à lui pour avoir attiré mon attention sur ce livre.

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