Le premier prélude d’Édouard Dujardin

Yuri Krotov
Yuri Krotov – Les célébrations de la régate – provient de Tutt’Art

Le romancier, poète et dramaturge Édouard Émile Louis Dujardin (1861–1949) est aujourd’hui reconnu comme inventeur de la technique littéraire du monologue intérieur dans sa nouvelle Les lauriers sont coupés (1887), ce qui a éclipsé en partie la diversité de ses œuvres. En 1891 il publia le recueil de poèmes La Comédie des amours. Celui-ci fut joint à un autre recueil, Le Délassement du guerrier, ainsi qu’à deux pièces anciennes, dans un volume de Poésies publié en 1913.

La Comédie des amours débute par un long poème en 3 parties intitulé « Préludes », rédigé en 1889, qui détaille l’attrait des filles pour l’amour, depuis leur enfance jusqu’à leurs fiançailles à l’âge adulte. La première partie évoque avec sensualité les fillettes, dont le corps éveillera plus tard la passion des hommes, et qui les font déjà rêver… En 1920, cette première partie a été republiée avec des modifications mineures dans l’Anthologie critique des poètes normands de 1900 à 1920. À la suite de François Lemonnier, j’ai choisi cette deuxième version (en y corrigeant une faute de grammaire) :

I

Elles viennent, les fillettes,
A leurs corsages des pâquerettes,
Sur leurs lèvres des violettes,
Et dans leurs yeux de brunettes et de blondettes
Des refrains de chansonnettes.

Elles seront femmes un jour.
Elles savent qu’on leur fera la cour,
Elles attendent le troubadour,
Elles s’enquièrent de dames d’atours.

Parfois elles montrent des compassions
Aux choses que nous balbutions,
Elles ont la divination
Qu’il faudra que nous les adorions.

Et leurs regards, que ne ternit aucune idée morose,
Droit devant elles dans l’avenir et dans nos cœurs se posent.

O chairs que la vie réclame,
Chairs qui serez la joie et le martyre et le dictame,
Fillettes, âmes de nos âmes,

O Fillettes, quand vous passez,
Vous mettez un songe en nos yeux lassés ;
Et les fleurettes qu’en vos doigts fins vous tissez
Sont des fils où s’entrelacent nos pensées.

(La Comédie des amours.)

Source du poème : Anthologie critique des poètes normands de 1900 à 1920. Poèmes choisis, introduction, notices et analyses par Charles-Théophile Féret, Raymond Postal et divers auteurs, Paris : Librairie Garnier Frères (1920), numérisé sur Internet Archive. Le poème est page 176.

Première version du poème : Édouard Dujardin, Poésies : La Comédie des amours, Le Délassement du guerrier, Pièces anciennes, Paris : Mercure de France (1913), numérisé sur Internet Archive ; une transcription hypertexte a été donnée sur Wikisource. Le poème est page 19.

Ce poème a été transcrit dans la collection de textes L’Univers sensuel, sexuel et sentimental de la Fillette impubère, au travers de l’Histoire, de l’Ethnographie et de la Littérature, Tome I : Interactions entre enfants par François Lemonnier. Merci à lui pour avoir attiré mon attention sur ce poème et sur l’Anthologie critique des poètes normands de 1900 à 1920.

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