Deux délicieuses, dans Le Divan d’Amour

Alphonse-Étienne Nasreddine Dinet - Jeunes baigneuses
Alphonse-Étienne Nasreddine Dinet – Jeunes baigneuses

Le Chérif Soliman n’est plus soldat. Il quitte l’Oranie pour réaliser son rêve de prédilection, une année d’amour à Tlemcen. Il y rassemble sept petites amies tlemcéniennes, Khadidja, Amina, Rokaïa, Zaïnab, Hafsa, Djoouaïria et Lili, qui cohabitent sous son toit.

Le Livre troisième du Divan d’Amour du Chérif Soliman, intitulé Les délicieuses de Tlemcen les décrit tour à tour. Khadidja a neuf ans, les autres sont probablement plus jeunes. J’ai choisi les deux chapitres consacrés à Zaïnab et Lili, la quatrième et la septième de la série.

V

SOLIMAN BÂILLONNÉ

Zaïnab la taciturne est une petite princesse de Turquie.

Ses joues, qui ont la nuance d’un clair de lune printanier sur le Bosphore, contrastent avec la sévérité de ses grands yeux noirs.

C’est moi qui bavarde, en compagnie de Zaïnab.

Le jour où je l’ai reçue de Stamboul, nous avons fait une promenade à l’étang d’Aïn-el-Hout.

Les poissons diaprés d’or, de nacre et d’argent émerveillaient la pucelle. Alors, je lui ai conté l’histoire de la fille du Seigneur de l’endroit : elle s’était déshabillée et se disposait à prendre un bain dans l’étang, lorsque apparut Djafar, fils du Sultan de Tlemcen, qui poursuivait une gazelle. Le beau corps nu tente Djafar qui bondit. Mais Aïcha plonge en priant Dieu de sauver sa virginité, et la voilà métamorphosée en un poisson d’argent, de nacre et d’or.

Zaïnab souriait. Nous prîmes un bain lascif ensemble, et, en sortant de l’eau, je lui fis, parmi les fleurs de l’oasis, la chose cruelle et tendre que Djafar voulait faire à la pauvre Aïcha.

Il arrive que mon bavardage importune Zaïnab, en troublant sa rêverie turque : alors c’est moi qu’on oblige au silence.

Tout à l’heure, quelques minutes avant le crépuscule du soir, nous étions assis, bien seuls, à la terrasse d’un café maure. Zaïnab contemplait le profil impérial de Tlemcen. Moi, je la taquinais en lui détaillant une aventure de Sindbad le Marin. Brusquement, elle sauta, debout, sur mes genoux et me mit un étrange bâillon.

VIII

LILI OUBLIÉE

Demain, je quitterai Tlemcen, par la porte des coursiers.

Ce matin, je fais ma dernière promenade. J’ai emmené la petite Lili aux yeux d’outremer, la plus jeune de mes sept Délicieuses.

L’enfant rit, toute à la joie du beau cadeau de séparation qu’elle a reçu. Elle rit aux fontaines, aux ruisseaux qui descendent des montagnes, aux maisons de brique foncée, aux tours et aux créneaux des vieux remparts, à la ceinture forestière qui orne et distingue la Ville Sultane. Elle rit aux sources du Bois de Boulogne et aux aloès du chemin montueux qui me conduit en pèlerinage d’adieu aux tombeaux d’Al-Eubbad.

Moi, je m’absorbe dans le silence et la contemplation. Car je veux emporter du charme de Tlemcen un souvenir vivant et fort. Je ne prends pas congé. Le Chérif Soliman ne partira point de cette métropole sainte sans qu’une image, un parfum, une harmonie l’accompagnent désormais pour l’ennoblir et le ravir en Dieu.

Je néglige de toucher la petite Lili.

Source des textes : Le Divan d’Amour du Chérif Soliman — Traduit de l’Arabe sur le manuscrit unique par Iskandar-al-Maghribi, Paris : Bibliothèque des curieux (1917), numérisé sur Internet Archive.

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