Safïa, dans Le Divan d’Amour

Alphonse-Étienne Nasreddine Dinet - Fillette à la fenêtre
Alphonse-Étienne Nasreddine Dinet – Fillette à la fenêtre (1906)

Le Livre premier du Le Divan d’Amour du Chérif Soliman se terminait par la mort de sa bien-aimée Mimi, emportée par une fièvre. Dans le Livre second, intitulé Caresses en Oranie, le voici spahi de l’armée d’Afrique, s’amusant dans la région d’Oran. En effet, « Oran est la ville de l’adultère et du maquerellage. »

Il court chez Bambara, une entremetteuse africaine, sa préférée. « Cette Bambara grimace comme un épouvantail, mais elle est un ange, car elle m’a procuré Safïa. »

Un jour, Soliman voit arriver un voilier venue d’Italie ; à son bord, une jeune fille de quatorze ans venue de Sorrente, Nella, promise à un beau garçon de Capri. Il en tombe immédiatement amoureux, mais elle le rejette : « Soudain, elle m’aperçoit, penché, rêveur, haletant. Alors elle me lance un regard de haine, tourne le dos et redescend par l’écoutille. »

Il rêve d’ébats torrides avec Nella, mais se console dans le lit de Safïa. Bientôt elle est rejointe par sa cousine Zhora. Cependant le Chérif Soliman rêve d’une année d’amour à Tlemcen…

II

IDYLLE

Je n’oublierai pas l’instant où je baisai pour la première fois Safïa sur les lèvres, en la renversant : des couples d’oiseaux voletants criaient d’amour ; une voix adolescente chantait dans la maison en face des strophes de Hâfiz avec des inflexions si voluptueuses qu’elle semblait faire allusion à notre étreinte commençante ; alors, machinalement, je m’arrêtai pour regarder si nous étions bien cachés, et Safïa, mutine, me demanda si j’étais déjà fatigué. Elle sentait d’ailleurs le contraire à la croissance ininterrompue de ma dilatation.

Cette enfant de neuf ans suffit à mon bonheur. L’hiver me rend maussade, et j’ai de la mélancolie quand le froid rougit le ciel ; mais alors, si ma Safïa paraît, me voilà joyeux comme aux jours de la moisson.

Safïa l’Oranaise unit la grâce de Marie et le charme d’Agar à la beauté de Joseph. Elle a la sveltesse d’une branche de saule. Ses noirs cheveux flottants descendent jusqu’à ses mollets d’Antinoüs. L’éclat de ses yeux vaut celui des pierreries d’élite que le plus riche bijoutier du Souk montre à un seul client privilégié. En outre, elle a le caractère si doux que son amour est bienfaisant comme le sommeil après une nuit d’insomnie.

Hier, nous étions assis, à l’heure de la sieste, sous un oranger. Nous ne pensions à rien, mais nous regardions une onde claire couler en cascatelles à travers de frais bosquets, et, la béatitude de la contemplation aidant, nous aspirions avec délices l’infernal baiser du siroco.

Tout à coup, nous voyons, au loin, une forêt en flammes, le vent pousse l’incendie ; ce soir, la colline sera chauve. Alors, Safïa se prend à pleurer, pour l’amour de ses frères les beaux arbres, et les larmes ruissellent jusque dans l’intervalle de ses petits seins durs, autour de la turquoise qui la préserve du mauvais œil.

Mais je lui sèche les yeux sous mes baisers et je lui dis, en émoustillant, d’un doigt, son désir :

— « Bah ! La jalousie du destin nous consume aussi vite. Plaignons ces pauvres arbres, mais ne perdons pas le temps du plaisir ! »

Les diables dorment sur le ventre et les anges sur le dos. Safïa, rassérénée et ravie par la suite de mon discours, fait comme les anges. Mon doigt, puis ma langue chérifienne profitent de l’occasion. La première fois, Safïa ne se réveille en souriant que pour se rendormir. Mais, la seconde fois, le chatouillement intime lui cause un fou rire et, ivre de volupté, elle titube si drôlement sur le chemin du retour que la bienséance m’oblige à la prendre dans mes bras.

V

BADINERIES

Nous flânons à travers la ville, Safïa et moi.

Des Barbares ont tué l’arbre qui ombrageait la fontaine de la rue Philippe : l’endroit me plaît tout de même, car j’y retrouve, en causant avec les vieillards, la mémoire du marchand de tabac Hassan qui avait là son humble échoppe et qui devint Bey d’Oran jusqu’à l’occupation française, puis eut le suprême bonheur de mourir à la Mekke.

Cette histoire des Mille Nuits et une Nuit émerveille Safïa : elle n’ouvre pas de plus grands yeux quand je l’asseois, nue, dans un fauteuil de style empire et lui fais, à genoux, la caresse matinale d’Erinna la Rhodienne au professeur Sappho.

La friponne compare mensongèrement mon zebb au minaret de la mosquée du Pacha, qui va en s’amincissant ; alors, nous éclatons de rire ensemble et si bruyamment qu’un de nos frères, couché sous la galerie, derrière le mur, se réveille pour nous ordonner le silence.

Nous avons soif. On se désaltère place d’Orléans, et j’explique à Safïa les armes
de la ville d’Oran qui surmontent la fontaine : de gueules au lion d’or passant, chargé d’un soleil rayonnant de même. Mon commentaire est fantaisiste : le lion d’or, c’est le zebb du Chérif Soliman, et le soleil, c’est le trésor de Safïa !

J’ai ma revanche, pour le minaret. La douce enfant, de son côté, comprend la
plaisanterie : elle saisit d’un geste folâtre mon poignet, gauche et applique incontinent ma paume satinée sur le soleil en question.

Source des textes : Le Divan d’Amour du Chérif Soliman — Traduit de l’Arabe sur le manuscrit unique par Iskandar-al-Maghribi, Paris : Bibliothèque des curieux (1917), numérisé sur Internet Archive.

Le chapitre II a été transcrits dans la collection de textes L’Univers sensuel, sexuel et sentimental de la Fillette impubère, au travers de l’Histoire, de l’Ethnographie et de la Littérature, Tome I : Interactions entre enfants par François Lemonnier. Merci à lui pour avoir attiré mon attention sur ce livre.

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