Deux sonnets de Nicolas Boileau sur la mort d’une parente

Dead girl
Dead girl – provient de mourningportraits.blogspot.com (11 août 2010)

Le poète, écrivain et critique français Nicolas Boileau, dit aussi Boileau-Despréaux, né le 1er novembre 1636 et mort le 13 mars 1711, est connu pour ses Satires et ses Épîtres. Théoricien de la littérature, il défendit l’esthétique classique et fut dès lors considéré comme le « législateur du Parnasse ». On lui doit les célèbres deux vers :

Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement
Et les mots pour le dire arrivent aisément

Il a néanmoins écrit deux poèmes plus personnels où il partage la douleur profonde et durable qu’il ressentit à la mort d’une de ses parentes, une jeune fille tuée par les mauvais traitements d’un charlatan.

La version originale en vieux français de ces deux sonnets se trouve dans les Oeuvres de Nicolas Boileau Despréaux, Tome Premier, chez David Mortier (1718), dans la partie Odes, Épigrammes et Poésies. Le premier se trouve page 393, je le transcris en français moderne :

Sonnet sur la mort d’une parente

Parmi les doux transports d’une amitié fidèle,
Je voyais près d’Iris couler mes heureux jours.
Iris que j’aime encore, et que j’aimerai toujours,
Brûlait des mêmes feux dont je brûlais pour elle.

Quand par l’ordre du Ciel une fièvre cruelle
M’enleva cet objet de mes tendres amours ;
Et, de tous mes plaisirs interrompant le cours,
Me laissa de regrets une suite éternelle.

Ah ! qu’un si rude coup étonna mes esprits !
Que je versai de pleurs ! que je poussai de cris !
De combien de douleurs ma douleur fut suivie !

Iris, tu fus alors moins à plaindre que moi.
Et, bien qu’un triste sort t’ait fait perdre la vie,
Hélas ! en te perdant j’ai perdu plus que toi.

Les versions récemment publiées de ce poème lui donnent le titre “Amitié Fidèle” et le datent de l’année 1654, donc le poète l’écrivit à l’âge de 18 ans. À son propos, Boileau écrit dans sa Lettre L à Brossette, datée du 24 novembre 1707, Oeuvres complètes de Boileau Despréaux, Tome Troisième, chez Mame frères (1809), page 294 :

Pour ce qui est du sonnet, la vérité est que je le fis presqu’à la sortie du collège, pour une de mes nièces, environ du même âge que moi, et qui mourut entre les mains d’un charlatan de la faculté de médecine, âgée de dix-huit ans. Je ne le donnai alors à personne, et je ne sais pas par quelle fatalité il vous est tombé entre les mains, après plus de cinquante ans qu’il y a que je le composai. Les vers en sont assez bien tournés, et je ne le désavouerois pas même encore aujourd’hui, n’étoit une certaine tendresse tirant à l’amour qui y est marquée, qui ne convient point à un oncle pour sa nièce, et qui y convient d’autant moins que jamais amitié ne fut plus pure, ni plus innocente que la nôtre. Mais quoi ! je croyois alors que la poésie ne pouvoit parler que d’amour. C’est pour réparer cette faute et pour montrer qu’on peut parler en vers même de l’amitié enfantine, que j’ai composé, il y a environ quinze ou seize ans, le seul sonnet qui est dans mes ouvrages, et qui commence par :
Nourri dès le berceau près de la jeune Orante, etc.

Ce poème qu’il cite fait suite à l’autre, page 394 dans les Oeuvres de Nicolas Boileau Despréaux, Tome Premier, chez David Mortier (1718). Je le transcris en français moderne :

Sonnet sur une de mes parentes qui mourut
toute jeune entre les mains d’un charlatan

Nourri dès le berceau près de la jeune Orante,
Et non moins par le cœur que par le sang lié,
À ses jeux innocents enfant associé,
Je goûtais les douceurs d’une amitié charmante.

Quand un faux Esculape, à cervelle ignorante,
À la fin d’un long mal vainement pallié,
Rompant de ses beaux jours le fil trop délié,
Pour jamais me ravit mon aimable parente.

Oh ! qu’un si rude coup me fit verser de pleurs !
Bientôt, la plume en main, signalant mes douleurs,
Je demandai raison d’un acte si perfide.

Oui, j’en fis dès quinze ans ma plainte à l’Univers ;
Et l’ardeur de venger ce barbare homicide
Fut le premier démon qui m’inspira des vers.

Ce sonnet est en effet moins passionné que le précédent, même si Boileau attribue la source de son élan poétique à cet événement tragique et à son désir de venger l’injustice de ce décès dû à l’incompétence des hommes.

Dans sa Lettre XXIII à Brossette, datée du 15 juillet 1702, Oeuvres complètes de Boileau Despréaux, Tome Troisième, chez Mame frères (1809), page 235, Boileau écrit à propos de ce poème :

Pour ce qui est des particularités dont vous me demandez l’éclaircissement, je vous dirai que le sonnet a été fait sur une de mes nièces qui étoit à peu près du même âge que moi, et que le charlatan étoit un fameux médecin de la Faculté. Elle étoit sœur de M. Dongois greffier, et avoit beaucoup d’esprit. J’ai composé ce sonnet dans le temps de ma plus grande force poétique, en partie pour montrer qu’on peut parler d’amitié en vers aussi bien que d’amour, et que les choses innocentes s’y peuvent aussi bien exprimer que toutes les maximes odieuses de la morale lubrique des opéras.

On peut se demander si Boileau s’excuse un peu trop du ton passionné du premier poème, si son explication de celui-ci par l’adaptation à la mode est vraiment sincère. Peut-être que dans sa jeunesse il fut vraiment amoureux de sa nièce…

Sources :
Oeuvres de Nicolas Boileau Despréaux, Tome Premier, chez David Mortier (1718), Google Books.
Oeuvres complètes de Boileau Despréaux, Tome Troisième, Mame frères (1809, Google Books et Internet Archive.

Cet article est basé sur deux articles précédemment publiés sur Agapeta, 2015/04/11 et 2016/10/04.

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