La Reine de Mai (II), par Jean Aicard

Dead girl
Dead girl – provient de mourningportraits.blogspot.com (11 août 2010)

Il y a un an, j’ai publié un poème de Jean Aicard intitulé « La Reine de Mai », provenant de son recueil de vers La Chanson de l’Enfant. En voici un autre de même titre, de son recueil Le Livre d’Heures de l’Amour.

Celui-ci est bien plus triste. Le poète se souvient d’un amour d’enfance, une jeune fille qu’il voulait voir habillée de blanc le premier mai, et pour qui il cueillait des fleurs. Mais c’est sur son lit de mort qu’aux premiers jours d’un mois de mai celle-ci fut habillée de blanc et couverte de fleurs.

LA REINE DE MAI

ENFANTS, mal revenus d’un vague songe obscur,
Nous avons tous senti nos regards pleins d’azur
S’éveiller lentement sur la vie et les choses ;
Et plus que le soleil, que les jeux et les roses,
Nous avons tous aimé d’un frais amour troublant
Une enfant de notre âge embrassée en tremblant,
Qui fait la grande sœur et la petite femme…
O pure aube d’amour dans une aurore d’âme !

« Pour le premier de mai, Claire, tu te mettras,
Lui disais-je souvent, tout en blanc ; tu tiendras
Des bouquets dans tes mains, et sur tes robes blanches
Je jetterai des fleurs, des muguets, des pervenches,
Des lys, tu sais, où sont des bêtes-à-bon-Dieu…
Des glaïeuls, des lilas, et puis… attends un peu :
Il faut une couronne, et je veux te la faire.
Que tu seras jolie au milieu des fleurs, Claire !
Quand tout sera fleuri, j’irai tout ravager !
Mais, tu sais, il faut être assise, sans bouger ! »

O souvenir ! jamais ce projet n’eut son heure ;
Mais on tendit de blanc le seuil de sa demeure ;
C’était aux premiers jours d’un mois de mai charmant ;
Un vent doux traversait l’enclos en s’embaumant,
Et mille oiseaux chantaient dans leurs nids, sous les feuilles.

« Que feras-tu de tous ces bouquets que tu cueilles ?
Me dit-on ; en voilà beaucoup ! Donne-les-moi. »
Mais je les refusais en répondant : « Pourquoi ? »

On me dit : « C’est pour Claire. » « Alors, je vous les donne,
Mais, attendez ; j’ai fait ce matin la couronne ! »

O souvenir ! je vis de mes yeux tout en pleurs
La jeune fille en blanc que l’on jonchait de fleurs,
Pâle autant que sa robe éclatante était blanche ;
Ma couronne de lys orne son front qui penche ;
Paisible, elle sourit sur un lit parfumé :
On dirait qu’elle joue à la reine de mai.

Source du poème : Jean Aicard, Le Livre d’Heures de l’Amour, Paris : A. Lemerre (1887), numérisé sur Internet Archive. Le poème est page 259. J’ai corrigé une faute de frappe sur la première ligne : « mal » était écrit « mals ».

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