Toute grâce et toutes nuances, par Paul Verlaine

Alphonse Liébert - Mathilde Mauté de Fleurville
Alphonse Liébert – Mathilde Mauté de Fleurville (c.1870)

En 1869, Paul Verlaine rencontre Mathilde Mauté, alors âgée de 16 ans, dont il tombe amoureux. Elle lui inspire les 21 poèmes de sa collection La Bonne Chanson, dont la composition s’échelonne de l’hiver 1869 au printemps 1870, et publiée en 1870 à compte d’auteur chez Alphonse Lemerre. Ils se marient le 11 août 1870. Leur mariage se délitera rapidement, surtout après la liaison de Verlaine avec Arthur Rimbaud. Le couple se sépare en 1874, et Mathilde divorce en 1885, suite à la promulgation d’une loi le permettant.

Dans ce recueil, les poèmes sont donnés sans titre, donc on les désigne généralement par leur premier vers. J’ai sélectionné le deuxième poème :

Toute grâce et toutes nuances
Dans l’éclat doux de ses seize ans,
Elle a la candeur des enfances
Et les manèges innocents.

Ses yeux qui sont les yeux d’un ange,
Savent pourtant, sans y penser,
Éveiller le désir étrange
D’un immatériel baiser.

Et sa main, à ce point petite
Qu’un oiseau-mouche n’y tiendrait,
Captive, sans espoir de fuite,
Le cœur pris par elle en secret.

L’intelligence vient chez elle
En aide à l’âme noble ; elle est
Pure autant que spirituelle :
Ce qu’elle a dit, il le fallait !

Et si la sottise l’amuse
Et la fait rire sans pitié,
Elle serait, étant la muse,
Clémente jusqu’à l’amitié,

Jusqu’à l’amour — qui sait ? peut-être,
À l’égard d’un poète épris
Qui mendierait sous sa fenêtre,
L’audacieux ! un digne prix

De sa chanson bonne ou mauvaise !
Mais témoignant sincèrement,
Sans fausse note et sans fadaise,
Du doux mal qu’on souffre en aimant.

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