Deux poèmes de Choderlos de Laclos adressés à Mademoiselle de Sivry

William-Adolphe Bouguereau - Une vocation
William-Adolphe Bouguereau – Une vocation (1896) – provient de Art Renewal Center

Philippine de Sivry (1775-1851), écrivaine française, publia sous son nom d’épouse, Madame de Vannoz, plusieurs ouvrages, le plus connu étant Épitres à une femme sur la conversation, ou Conseils à une femme sur les moyens de plaire dans la conversation, publié chez Michaud en 1812.

Enfant précoce, elle écrivit des poèmes dès l’âge de huit ans, et devint la coqueluche des salons parisiens. Elle attira l’attention de Choderlos de Laclos, qui lui dédia deux poèmes, qu’on retrouve dans son recueil de vers publié en 1908 par Arthur Symons et Louis Thomas.

Le premier, le plus connu des deux, provient d’une collection perdue, les Pièces fugitives, et date de 1787. En effet, dans l’annexe du recueil, Arthur Symons écrit:

Un petit fait que j’ai précisément découvert dans la Correspondance littéraire de Grimm (édit. Tourneux, vol. XIII) prouve que les Poésies fugitives ne peuvent pas avoir paru avant 1787, car l’une d’elles a été écrite cette année : le poème A Mademoiselle de Sivry qui, à l’âge de douze ans, sait le grec et le latin et fait de très jolis vers. En 1783, Grimm cite les Vers de M. Cérutti au nom de Madame la Duchesse de Brissac, à Mademoiselle de Sivry, âgée de huit ans, la Réponse de Mademoiselle de Sivry et deux pages après l’Impromptu de Mademoiselle de Sivry, âgée de huit ans, à Madame de Montesson. Donc, si l’enfant avait huit ans en 1783, elle n’a eu douze ans qu’en 1787, et, par conséquent, le poème de Laclos doit avoir été écrit cette année-là.

Laclos loue les talents et l’érudition de la jeune fille, et il lui promet le succès, aussi bien pour ses talents intellectuels qu’en amour. Je donne ici la version en vieux français du recueil, une autre en français moderne peut être lue sur le site Paradis des Albatros.

À MADEMOISELLE DE SIVRY
QUI, A L’AGE DE DOUZE ANS,
SAIT LE GREC ET LE LATIN ET FAIT
DE TRÈS JOLIS VERS

A l’âge où l’on foit des poupées,
Vous composés des vers charmans ;
Tandis que, dans des jeux d’enfans,
Vos compagnes désoccupées
Perdent leur esprit et leur tems,
Vous cultivez tous les talens,
Et déjà votre renommée,
Redoutable aux Auteurs du tems,
Fait craindre à leur troupe alarmée
Une rivale de douze ans.
Nulle étude n’est étrangère
A votre esprit, à votre goût ;
Et si vous traitez de chimère
Ces récits, où brille sur-tout
Un revenant, une sorcière,
Cependant vous savez vous plaire
Aux contes à dormir debout,
Mais vous les lisez dans Homère.
Vous rassemblez les agrémens,
De tous les lieux, de tous les âges ;
Vous avez tous les sentimens
Tous les tons, et tous les langages ;
Tour à tour vous plaisez aux sages
Et vous amusez les enfans.
L’esprit vous donne des années,
Il a su hâter vos beaux jours :
De vos brillantes destinées,
Il saura ralentir le cours ;
Et, par lui, vous serez toujours,
Dans les époques fortunées,
Et des talens et des amours.
Croyez à cet heureux présage.
C’est l’exemple qui m’encourage
A vous promettre un sort si doux :
Les neuf déités du Permesse
Ne connurent, ainsi que vous.
Ni l’enfance ni la vieillesse.

La seconde pièce est tirée du manuscrit 12.845. Laclos se montre plus galant, il proclame que la beauté de Philippine jointe à son esprit lui attireront de nombreux amoureux. Mais il se défie en même temps de l’amour, qui peut recevoir en retour l’ingratitude ou l’infidélité.

À MADEMOISELLE DE SIVRY

JEUNE fleur que l’hymen pour l’amour fit éclore,
A peine comptez-vous douze ans.
C’est d’un beau jour la séduisante aurore,
Vous aurez tout l’éclat de Flore,
Mais craignez les feux du Printems.
Ah ! sans doute, il sera sincère,
L’hommage que mon sexe un jour vous offrira :
Nymphe qui vous ressemblera
Sera toujours sûre de plaire.
Mais plus d’un fou vous aimera,
Et les fous de ce genre-là,
Vous ne les rebuterez guère.

« Sans doute », diront-ils dans leurs propos galans,
« La beauté sans l’esprit peut craindre l’inconstance :
« L’esprit sans la beauté perd souvent sa puissance,
« Mais qu’à l’esprit on joigne attraits, grâce, talens,
« Qu’enfin on vous ressemble, alors Amour lui-même
« D’être esclave soumis fait son bonheur suprême. »

Esclave ! lui ? l’Amour ! en quels lieux… en quels tems ?
Étudiez, vous le pouvez encore
Ce dangereux caméléon :
Pétrarque aima l’ingrate Laure ;
Sapho l’infidèle Phaon !

Source : Poésies de Choderlos de Laclos, publiées par Arthur Symons et Louis Thomas, chez Dorbon l’aîné, Paris (1908). Ouvrage numérisé sur Internet Archive.

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