Les Yeux de Berthe, par Charles Baudelaire

Omar Alnahi - eyes portrait person girl
Omar Alnahi – (eyes portrait person girl) – from PEXELS

En 1866 Poulet-Malassis, l’éditeur de Baudelaire, publia à Bruxelles Les Épaves de Charles Baudelaire avec un frontispice de Félicien Rops. Cet ouvrage fut imprimé en 260 exemplaires, l’avertissement de l’éditeur affirmant :

L’auteur sera avisé de cette publication en même temps que les deux cent soixante lecteurs probables qui figurent à peu près — pour son éditeur bénévole — le public littéraire en France, depuis que les bêtes y ont décidément usurpé la parole sur les hommes.

Ce petit recueil comprend 23 poèmes de Baudelaire : les 6 pièces condamnées de la 1ère édition des Fleurs du Mal, une autre en latin qui y figure, et 16 pièces diverses, dont certaines n’avaient pas été retenus pour cette œuvre. Je présente ici un poème de la section Galanteries, placé en 9e position dans le recueil.

Les Yeux de Berthe
par Charles Baudelaire

Vous pouvez mépriser les yeux les plus célèbres,
Beaux yeux de mon enfant, par où filtre et s’enfuit
Je ne sais quoi de bon, de doux comme la Nuit !
Beaux yeux, versez sur moi vos charmantes ténèbres !

Grands yeux de mon enfant, arcanes adorés,
Vous ressemblez beaucoup à ces grottes magiques
Où, derrière l’amas des ombres léthargiques,
Scintillent vaguement des trésors ignorés !

Mon enfant a des yeux obscurs, profonds et vastes,
Comme toi, Nuit immense, éclairés comme toi !
Leurs feux sont ces pensers d’Amour, mêlés de Foi,
Qui pétillent au fond, voluptueux ou chastes.

Qui est Berthe, une enfant ou une maîtresse de Baudelaire, Jeanne Duval ou une autre ? On ne le sait pas, diverses opinions ont été émises à ce propos. Dans Charles Baudelaire, Étude biographique d’Eugène Crépet, Revue et mise à jour par Jacques Crépet, Paris (1906), on lit dans le Chapitre IV (page 67) :

Quant à la Berthe à qui est dédiée la pièce XCVI des Fleurs (Les yeux de Berthe), faut-il y voir celle dont M. Féli Gautier a publié le portrait dessiné par le poète, avec cet envoi de sa main : « À une horrible petite fille, souvenir d’un grand fou qui cherchait une fille à adopter, et qui n’avait étudié ni le caractère de Berthe, ni la loi sur l’adoption ? » Nous n’oserions conclure à l’affirmative absolue, car c’est vers la fin de sa vie, croyons-nous, que le poète rencontra la Berthe du portrait, tandis que c’est à l’année 1843 que M. Prarond rapporte Les yeux de mon enfant, titre primitif de la pièce XCVI. Reste cette hypothèse cependant : Baudelaire aurait dédié à Berthe des vers écrits depuis vingt ans. Elle trouve peut-être quelque vraisemblance dans le fait que cette pièce, si justement célèbre, parut pour la première fois en 1864 (Revue Nouvelle, Ier mars).

Selon la note de Y.-G. Le Dantec dans l’édition de la Pléiade :

Si l’on remarque (…) que Prarond faisait des Yeux de Berthe une des pièces les plus anciennes des Fleurs du Mal et que Berthe fut le nom sous lequel Jeanne Duval joua dans sa jeunesse à la Porte Saint-Antoine, on peut conclure qu’écrits autour de 1845 pour Jeanne, ces vers furent, vingt ans après, donnés à Berthe, — transfert dont l’histoire de la poésie offre plusieurs exemples.

François Porché, écrit dans La vie douloureuse de Charles Baudelaire (1926), Quatrième Partie, Chapitre IV “L’irrémédiable” :

C’est peut-être dans ces lieux de plaisir, au son des valses de Métra, que le poète a connu cette Berthe, aux « yeux obscurs, profonds et vastes », que, vers la fin de sa vie, il appelait son enfant. Car, Jeanne, il ne la rencontre plus guère, à présent, que pour lui verser dans la main le peu d’argent qu’il a en poche.

Enfin je montre ci-dessous une ancienne édition des œuvres de Baudelaire, avec la version imprimée du poème en regard de l’autographe écrit de la main de Baudelaire, où les 3 occurrences de “mon enfant” ont été soulignées, et d’un portrait de Berthe, qui est bien une femme adulte, pas une enfant.

Charles Baudelaire - poème autographe avec portrait de Berthe
Charles Baudelaire – poème autographe avec portrait de Berthe

Source du poème : Charles Baudelaire, Les Épaves (1866), sur Wikisource.

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