Sicète, par Clovis Hugues

Clovis Hugues
Clovis Hugues (1882), portrait par l’atelier Nadar – Bibliothèque nationale de France, FT 4-NA-238, via Wikimedia Commons

Né à Ménerbes (dans le Luberon) le 3 novembre 1851, et mort à Paris le 11 juin 1907, Clovis Hubert Hugues est un poète, romancier et militant socialiste français. Il participa en 1871 à la Commune insurrectionnelle de Marseille initiée en solidarité avec la Commune de Paris, et de ce fait il passa 4 ans en prison. Il fut député de 1878 à 1906, d’abord radical-socialiste, ensuite sous la bannière du Parti ouvrier français.

Sa vie fut émaillée de disputes avec des ennemis s’acharnant contre sa réputation ; il en tua un en duel en 1877, et son épouse tua un autre au revolver en 1884 ; ils furent tous deux acquittés par la cour d’assises.

Tout en gardant son étiquette socialiste, à partir de 1885 il devint plus réactionnaire, adhérant au boulangisme. Vers 1892 il publia de nombreux poèmes dans le journal antisémite La Libre Parole ; ceux-ci sont repris dans son recueil Les libres paroles : poésies.

Une grande partie de sa poésie a une caractère social et politique, dénonçant (avec une touche misérabiliste) la misère des prolétaires, défendant également la république et les droits des femmes. J’ai choisi un poème plus joyeux consacré aux jeux amoureux de l’enfance. Ici le garçon, en ne donnant à la fille que des baisers sur la joue, se montre trop naïf :

Sicète

O jeunesse ! ô virginité !
Dans le parler de ma Provence
Où le mot le plus effronté
A de petits airs d’innocence,

J’avais entendu dire un jour
Que ma voisine, une fillette
Aux doux yeux bleus noyés d’amour,
Jouait volontiers « à sicète ».

« Sicète ! » Je crus que c’était
Quelque baiser, quelque caresse.
Or, comme dans mon coeur montait
Un vague frisson de jeunesse,

Un soir que nous étions au bois,
Seuls, à cueillir la violette,
Je lui dis en baissant la voix :
« Veux-tu pas jouer « à sicète » ?

Son front s’inclina vers le mien ;
Elle rougit comme une fraise,
Puis murmura : « Je le veux bien,
« Pourvu que ta langue se taise ! »

Et je me mis à l’embrasser
Sur chaque joue, à rendre l’âme,
Pendant une heure, sans penser
Qu’on pût varier le programme.

Elle parlait tout bas, tout bas,
Charmante, avec d’étranges poses,
De son fichu bleu, de ses bas
Et de ses jarretières roses.

Naïf ! Je n’aurais rien osé…
La coquine faisait la moue ;
Mais lorsque ma lèvre eut posé
Un dernier baiser sur sa joue,

Elle me dit d’un air mutin :
« — Bonsoir, monsieur ! Dieu vous éclaire !
« On vous apprend trop de latin
« Dans votre petit séminaire ! »

Mai 1873

Source du poème : Poésies choisies de Clovis Hugues, Collection Petite bibliothèque universelle, Paris : Librairie des publications à 5 centimes (1886), numérisé sur Gallica (disponible en PDF). Le poème est page 29. Il a été transcrit dans la collection Amours Enfantines par François Lemonnier.

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